Le 4 août rappelle deux décisions profondément différentes qui se situent pourtant sur la même ligne de fracture de l’histoire : le rapport entre le droit et le pouvoir. À Versailles, en 1789, des députés ont donné l’impulsion à l’abolition des privilèges féodaux. À Londres, en 1914, la Grande-Bretagne a lancé un ultimatum à l’Allemagne en raison de l’invasion de la Belgique et est entrée en guerre le soir même. Dans un cas, il s’agissait d’organiser une société plus juste ; dans l’autre, l’ordre international a échoué avec des conséquences catastrophiques.
Dans la nuit du 4 au 5 août 1789, l’Assemblée nationale siégeait à Versailles sous une pression énorme. Trois semaines plus tôt, la prise de la Bastille avait rendu la crise politique ouvertement visible. Dans les campagnes se propagea ensuite la Grande Peur : des rumeurs sur des brigands aristocrates, les mauvaises récoltes et la faim ont poussé des paysans à prendre les armes. Ils ont pris d’assaut des châteaux, détruit des demeures seigneuriales et brûlé surtout les registres où étaient consignées les corvées, les redevances et les droits seigneuriaux. Quiconque a déjà dû ranger une cave pleine de vieilles factures devine au moins un peu pourquoi le papier paraît si dangereux en temps révolutionnaire.
Les députés n’ont pas réagi par pure générosité. Ils voulaient contenir les troubles et consolider l’autorité d’une nation nouvelle. Le vicomte de Noailles et le duc d’Aiguillon, tous deux membres de la noblesse, ont ouvert le débat par des propositions de renoncement. S’ensuivit alors une véritable compétition d’abnégation politique. Les droits nobiliaires, les dîmes ecclésiastiques, les privilèges particuliers des villes et des provinces, les charges de chambellan, les privilèges des corporations et la vénalité de nombreuses fonctions ont été inscrits sur la liste des institutions à abolir.
Tout cela a retenti comme un unique coup de tonnerre libérateur. Sur le plan juridique, l’affaire fut plus complexe. Les décisions de cette nuit ont supprimé sans indemnisation les charges personnelles, telles que les corvées et certaines dépendances. D’autres prétentions féodales liées à la terre furent d’abord déclarées rachetables par l’Assemblée, c’est-à-dire cessibles contre paiement. Les décrets ont été élaborés entre le 4 et le 11 août ; leur promulgation royale n’est intervenue que le 3 novembre 1789. La suppression complète et sans indemnisation des droits féodaux ne s’est imposée qu’avec d’autres décrets révolutionnaires en 1792 et 1793. Les révolutions fonctionnent rarement comme un interrupteur.
Malgré ces limites, la nuit d’août a abattu un mur porteur de l’Ancien Régime. La naissance, le rang et l’origine régionale ne devaient plus fonder de droits particuliers. L’égalité devant les prélèvements et l’accès aux emplois publics selon les capacités ont acquis un poids politique. Ce même 4 août, l’Assemblée constituante a en outre décidé de faire précéder la future Constitution d’une déclaration des droits. Quelques semaines plus tard, le 26 août, naissait ainsi la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Le chemin vers l’égalité est toutefois resté semé d’embûches. Les femmes n’ont pas obtenu une participation politique sur un pied d’égalité, l’esclavage dans les colonies françaises n’a pas pris fin avec les décisions de cette nuit, et les biens ne se sont nullement répartis soudainement de manière équitable. L’abolition des privilèges n’était donc pas un contrat social achevé, mais une attaque contre l’idée que certains êtres humains posséderaient des droits du seul fait de leur naissance. C’est précisément cette exigence qui marque encore la France aujourd’hui.
125 ans plus tard, le 4 août 1914, un drame inverse se jouait au nord de la France. L’Allemagne avait déjà déclaré la guerre à la France le 3 août. Afin de faire avancer rapidement l’offensive prévue à l’ouest, les troupes allemandes ont traversé la Belgique neutre. Sa neutralité reposait sur un traité de 1839 garanti par plusieurs puissances européennes, dont la Grande-Bretagne. La Belgique a rejeté l’exigence allemande d’un libre passage.
Le 4 août, le gouvernement britannique a exigé le retrait des troupes allemandes et fixé une échéance à 23 heures, heure de Londres. Elle a expiré sans la réponse demandée. À 23 heures, un état de guerre existait entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne. L’Empire britannique entrait ainsi dans le conflit. La France obtenait un allié décisif, mais la guerre européenne s’étendait simultanément en guerre mondiale : soldats et ressources du Canada, de l’Inde, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, d’Afrique et des Caraïbes furent entraînés dans la mobilisation des empires.
La référence à la Belgique était pour Londres davantage qu’un prétexte diplomatique, mais elle n’expliquait pas tout. Le gouvernement redoutait une prépondérance allemande sur les côtes de la Manche et en Europe. La neutralité de la Belgique donnait à l’intervention un point d’ancrage juridique et moral clair. C’est là que réside le lien amer avec Versailles en 1789 : le droit peut limiter le pouvoir lorsque des acteurs politiques le défendent ; sans cette protection, un traité reste une feuille de papier, aussi solennelles que puissent paraître ses signatures.
À quoi sert le plus bel ordre si ceux qui disposent d’armées le méprisent au moment décisif ? En 1914, la question a touché directement la France. L’avancée allemande à travers la Belgique menaçait le nord de la France, et dès août a commencé ce mouvement de millions d’hommes et de tonnes de matériel qui, pendant quatre ans, a débouché sur le front occidental sur la guerre de position, l’occupation, les blessures et la mort. La France a perdu environ 1,4 million de soldats pendant la Première Guerre mondiale ; des régions entières du nord et de l’est ont porté les stigmates de la destruction longtemps après l’armistice du 11 novembre 1918.
Le 4 août relie donc deux leçons qui ne s’accordent pas aisément. Les décrets d’août 1789 rappellent que l’égalité politique doit être conquise, inscrite dans la loi et défendue contre les anciennes revendications de propriété. L’entrée en guerre de la Grande-Bretagne en 1914 rappelle que les règles internationales elles aussi ne protègent que si les États sont prêts à en assumer le coût. La liberté gratuite n’existe malheureusement ni dans les livres d’histoire ni à la caisse.
En France, la première de ces lignes se prolonge dans le droit constitutionnel. La Constitution de la Cinquième République de 1958 se réclame, dans son préambule, de la Déclaration de 1789 ; le Conseil constitutionnel lui a reconnu une valeur constitutionnelle en 1971. Lorsque l’on débat aujourd’hui de justice fiscale, de discrimination, d’accès aux fonctions publiques ou des limites du pouvoir de l’État, l’écho de la nuit du 4 août 1789 résonne encore.
Sources
- Assemblée nationale : Nuit du 4 août 1789 – Abolition des privilèges
- Assemblée nationale : Genèse de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
- UK Parliament Hansard : Neutralité belge, 4 août 1914
- Imperial War Museums : Le chemin de l’Europe vers la guerre en 1914
- Conseil constitutionnel : Bloc de constitutionnalité et Déclaration de 1789
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