On peut supporter la chaleur pendant quelques jours. Accepter comme nouvelle normalité un épuisement qui dure des semaines, c’est tout autre chose.
Et c’est précisément ce qui se produit.
L’exception devient une habitude.
Les avertissements deviennent un bruit de fond.
L’indignation devient un haussement d’épaules.
C’est peut-être la plus grande prouesse de notre époque : nous nous habituons aux crises plus vite que nous ne développons des solutions.
Au lieu de parler de la manière de rafraîchir enfin les villes, de mieux isoler les logements ou d’organiser les horaires de travail avec plus de souplesse, nous préférons débattre pour savoir si 39 degrés, c’est encore chaud ou déjà “plutôt chaud”.
La France semble désormais avoir développé un talent étonnant pour gérer les symptômes.
Une fontaine à eau ici.
Un parc ombragé là.
Une conférence de presse.
Quelques brochures.
Et voilà.
Comme si l’on recommandait à un patient à la jambe cassée de marcher à l’avenir avec un peu plus de prudence.
Cela devient particulièrement grotesque lorsque des gens, dans des ministères climatisés, expliquent à quel point la population s’est bien adaptée.
Bien sûr qu’elle l’a fait.
Que lui reste-t-il d’autre ?
Celui qui vit sous les toits s’adapte.
Celui qui travaille sur un chantier s’adapte.
Celui qui travaille dans l’agriculture sous un soleil brûlant s’adapte.
Celui qui ne ferme pas l’oeil de la nuit s’adapte lui aussi.
L’adaptation sonne comme une force.
En réalité, elle signifie souvent une seule chose : on n’a pas le choix.
Peut-être devrions-nous cesser de célébrer notre capacité à endurer.
Car une société ne prouve pas sa force en acceptant en silence toujours plus de contraintes.
Elle la prouve en reconnaissant les dysfonctionnements avant que la résignation ne devienne raison d’Etat.
La phrase la plus dangereuse de cet été n’est donc pas : “Aujourd’hui, les 40 degrés seront atteints.”
La phrase la plus dangereuse est : “On s’y habitue.”
Car dès qu’une société commence à s’habituer à l’inacceptable, elle perd l’ambition de le changer.
Et c’est précisément à ce moment-là que la chaleur gagne.
Pas dehors.
Mais dans nos têtes.
Andreas M. Brucker
La France transpire. Encore une fois.
En réalité, c’est mal formulé. La France ne transpire plus – la France bout. Lentement. Régulièrement. A petit feu. Et la réaction officielle rappelle désormais celle d’un serveur qui explique aimablement à un client, dans un restaurant en flammes, que la soupe est malheureusement un peu plus chaude que d’habitude aujourd’hui.
43 départements en alerte canicule. Demain, peut-être davantage. Après-demain, peut-être moins. Et alors ? L’essentiel est que l’application d’alerte fonctionne encore avant que le smartphone ne rende l’âme à cause de la surchauffe.
On connaît désormais le rituel par coeur.
Les météorologues avertissent. Les politiques lancent des appels. Les médias montrent des images d’enfants dans des fontaines. Quelqu’un interviewe un vendeur de glaces qui se réjouit de faire de bonnes affaires. Puis un expert explique d’un air grave qu’il faut éviter les efforts physiques entre midi et 16 heures.
Sans blague.
Le couvreur vous remercie chaleureusement. Le constructeur de routes aussi. Le soignant sans climatisation dans son service accueillera lui aussi cette information avec le plus grand intérêt.
Il y a des conseils à peu près aussi utiles que de recommander de rester aussi sec que possible lorsqu’il pleut.
Mais ce qui fascine particulièrement, c’est notre capacité à nous raconter que toutes les absurdités sont acceptables.
38 degrés ?
“Il y en avait aussi autrefois.”
40 degrés ?
“Ce n’était qu’une journée.”
Troisième vague de chaleur ?
“L’été a toujours été chaud.”
Bien sûr. Autrefois, il y avait aussi des dinosaures. Cela n’en fait pas pour autant un moyen de transport approprié.
La vérité est plus dérangeante.
Ce n’est pas une vague de chaleur isolée qui transforme la France.
C’est leur persistance qui transforme la France.
Autrefois, on attendait l’été.
Aujourd’hui, on attend qu’il disparaisse enfin de nouveau.
On dort mal. On travaille encore plus mal. Les nerfs sont à vif. Les logements se transforment en fours. Les villes emmagasinent la chaleur comme une batterie qui aurait oublié comment se décharger. Même la nuit, l’air semble sortir tout droit du sèche-cheveux d’un coiffeur trop zélé.
Et pourtant, on entend cette phrase.
“Il faut simplement le supporter.”
Non.
Nous n’y sommes pas obligés.
Andreas M. Brucker
Andreas M. Brucker
On peut supporter la chaleur pendant quelques jours. Accepter comme nouvelle normalité un épuisement qui dure des semaines, c’est tout autre chose.
Et c’est précisément ce qui se produit.
L’exception devient une habitude.
Les avertissements deviennent un bruit de fond.
L’indignation devient un haussement d’épaules.
C’est peut-être la plus grande prouesse de notre époque : nous nous habituons aux crises plus vite que nous ne développons des solutions.
Au lieu de parler de la manière de rafraîchir enfin les villes, de mieux isoler les logements ou d’organiser les horaires de travail avec plus de souplesse, nous préférons débattre pour savoir si 39 degrés, c’est encore chaud ou déjà “plutôt chaud”.
La France semble désormais avoir développé un talent étonnant pour gérer les symptômes.
Une fontaine à eau ici.
Un parc ombragé là.
Une conférence de presse.
Quelques brochures.
Et voilà.
Comme si l’on recommandait à un patient à la jambe cassée de marcher à l’avenir avec un peu plus de prudence.
Cela devient particulièrement grotesque lorsque des gens, dans des ministères climatisés, expliquent à quel point la population s’est bien adaptée.
Bien sûr qu’elle l’a fait.
Que lui reste-t-il d’autre ?
Celui qui vit sous les toits s’adapte.
Celui qui travaille sur un chantier s’adapte.
Celui qui travaille dans l’agriculture sous un soleil brûlant s’adapte.
Celui qui ne ferme pas l’oeil de la nuit s’adapte lui aussi.
L’adaptation sonne comme une force.
En réalité, elle signifie souvent une seule chose : on n’a pas le choix.
Peut-être devrions-nous cesser de célébrer notre capacité à endurer.
Car une société ne prouve pas sa force en acceptant en silence toujours plus de contraintes.
Elle la prouve en reconnaissant les dysfonctionnements avant que la résignation ne devienne raison d’Etat.
La phrase la plus dangereuse de cet été n’est donc pas : “Aujourd’hui, les 40 degrés seront atteints.”
La phrase la plus dangereuse est : “On s’y habitue.”
Car dès qu’une société commence à s’habituer à l’inacceptable, elle perd l’ambition de le changer.
Et c’est précisément à ce moment-là que la chaleur gagne.
Pas dehors.
Mais dans nos têtes.
Andreas M. Brucker