Il y a des phrases que l’on ne devrait jamais entendre dans un État de droit fonctionnel. L’une d’elles est : « Les autorités ont été informées. » Car si les autorités ont été informées et qu’il ne se passe pourtant rien, alors l’information devient un alibi et la responsabilité devient secondaire.
Après l’affaire Lyhanna, nous assistons désormais au rituel connu de la consternation. Les politiciens se montrent bouleversés. Des ministres promettent une enquête. Des experts réclament des conséquences. Des commissions d’enquête sont mises en place. Des dossiers sont examinés. Des conférences de presse sont tenues. Et quelque part, entre toutes ces déclarations soigneusement formulées, la question cruciale disparaît : pourquoi un enfant a-t-il dû mourir alors que des signaux d’alerte semblaient déjà présents depuis longtemps ?
La réponse semble désormais presque faire partie d’une unité administrative en France : personne n’était responsable, mais tous étaient impliqués.
L’État moderne est une construction étonnante. Il sait souvent très précisément quand la déclaration d’impôts est due. Il sait quel doit être le montant du stationnement en centre-ville. Il sait quels formulaires doivent être déposés en trois exemplaires. Mais lorsqu’il s’agit de protéger un enfant en danger, il s’avère soudain que le service compétent attendait l’autre service compétent, qui lui-même dépendait du retour d’un troisième service compétent.
On pourrait en rire, si ce n’était pas aussi tragique.
Bien sûr, en premier lieu, les crimes sont la responsabilité des auteurs. Personne ne devrait prétendre qu’on peut transférer la culpabilité individuelle aux autorités. Mais il serait tout aussi erroné de décharger l’État de sa responsabilité. Car un État légitime son pouvoir principalement par une promesse : nous protégeons les faibles. Nous garantissons la sécurité. Nous intervenons quand le danger menace.
Quand cette promesse est trahie, il se crée plus que de la colère. Il se crée de la méfiance.
Cette méfiance est en réalité la véritable poudre politique du cas. Pas seulement l’indignation face au crime lui-même, mais la conviction de nombreux citoyens que les institutions peuvent certes gérer, documenter et enregistrer, mais échouent de plus en plus souvent dans leur mission principale.
Puis on s’étonne du succès des extrêmes politiques.
Comme il serait commode que le problème réside uniquement dans la force du Rassemblement National. On pourrait alors concentrer le débat sur le danger de l’opposition. Mais en réalité, le problème est plus profond. Des partis comme le RN ne prospèrent pas parce qu’ils sont des stratèges particulièrement brillants. Ils prospèrent parce que la réalité leur fournit des arguments.
Chaque erreur d’une autorité devient une affiche électorale.
Chaque décision manquée devient une campagne politique.
Chaque dossier qui reste en suspens finit par représenter un vote dans l’urne.
C’est là la tragédie véritable. Les partis établis déplorent les conséquences alors qu’ils produisent souvent eux-mêmes les causes.
Il est particulièrement remarquable à quelle vitesse, après de tels cas, de nouvelles lois sont réclamées. La France compte déjà des milliers de lois. On semble imaginer que chaque défaillance de l’État peut être résolue par des paragraphes supplémentaires. Peut-être le pays aura-t-il bientôt besoin d’une loi contre le dysfonctionnement des autorités. La sanction pourrait être une nouvelle commission.
Mais la vérité est plus banale et plus désagréable.
Tout ne faillit pas par manque de lois. Beaucoup faillit parce que les règles existantes ne sont pas appliquées, que les responsabilités sont floues ou que les institutions fonctionnent avec des moyens humains et organisationnels insuffisants.
La mort d’un enfant devient ainsi le reflet des faiblesses de l’État.
C’est pourquoi le débat ne devrait pas se terminer par des slogans de campagne électorale. Ni le gouvernement ni l’opposition ne rendent justice à Lyhanna si son destin devient uniquement une matière première politique. La vraie question n’est pas de savoir qui profite in fine de cette affaire.
La vraie question est pourquoi un État qui connaît des règles, procédures et compétences pour presque tous les domaines de la vie a pu précisément échouer là où commence sa raison d’être : la protection d’un enfant.
Jusqu’ici, il existe de nombreuses explications.
Mais aucune réponse convaincante.