À partir de quand un pays n’est-il plus vivable ?
Est-ce à 35 degrés ? À 40 ? Ou seulement lorsque l’asphalte fond, que les forêts brûlent et que la promenade avec le chien devient une urgence médicale ?
Nous en sommes là. Année après année la même une. Vagues de chaleur record. Sécheresse du siècle. Incendie du millénaire. Et étonnamment, nous parvenons pourtant à être surpris à chaque fois. Presque touchant.
Bien sûr, autrefois il y avait aussi des étés. Il y avait aussi des jours chauds. C’est devenu l’argument préféré de tous ceux qui, même à 45 degrés, prétendraient que le thermomètre fait partie d’une conspiration internationale. Avant, tout était normal – sauf peut-être le fait qu’on pouvait encore dormir la nuit, que les rivières coulaient et que les pompiers ne devaient pas lutter quotidiennement contre de grands incendies.
La France déclenche désormais la protection civile nationale pour la chaleur extrême. Des centres de rafraîchissement sont aménagés, on recherche les personnes âgées, les feux d’artifice sont annulés parce qu’une seule étincelle suffit à embraser des paysages entiers. On pourrait croire qu’il s’agit de mesures pour une zone sinistrée. En réalité, il s’agit d’un mois de juillet tout à fait normal.
Et pourtant on continue à débattre pour savoir si tout cela est vraiment si grave.
Peut-être devrions-nous clore le débat. La nature ne le mène depuis longtemps plus avec des mots, mais avec des températures.
Il est remarquable de voir à quel point l’homme est adaptable. Autrefois, un centre commercial climatisé était un luxe. Aujourd’hui il devient un espace public de protection. Avant, on cherchait le soleil en été. Aujourd’hui on cherche désespérément le dernier mètre carré d’ombre.
Mais il existe encore des gens pour dire que des températures plus élevées sont merveilleuses. Enfin un climat méditerranéen. Comme c’est beau. Des oliviers en Bretagne, des palmiers sur la mer du Nord et les incendies comme nouvelle tradition estivale. Il ne manque plus que nous promouvions les chameaux comme alternative durable à la voiture familiale.
L’ironie est amère : pendant des décennies, on a mis en garde contre cette évolution. Des scientifiques ont publié des études. Des météorologues ont expliqué les liens. Des organisations internationales ont présenté des rapports. Des hommes politiques ont prononcé des discours. Des conférences climatiques ont adopté des déclarations.
Et les émissions de CO₂ ?
Elles ont continué d’augmenter.
L’atmosphère ne négocie pas. Elle ne connaît ni dates d’élection ni accords de coalition. Elle ne s’intéresse ni aux programmes de partis ni aux talk-shows. La physique reste la physique.
Bien sûr, personne ne prétendra que la France ou l’Europe seront inhabitables demain. Le changement ne fonctionne pas ainsi. La qualité de vie disparaît rarement du jour au lendemain. Elle s’érode lentement. D’abord les journées d’été deviennent insupportables. Ensuite les risques sanitaires augmentent. L’agriculture lutte contre les pertes de récolte. Les assurances augmentent les primes ou se retirent. L’eau se raréfie. La nature change. Finalement, l’exceptionnel devient la nouvelle normalité.
Peut-être que c’est précisément le plus grand danger : pas la chaleur en elle-même, mais notre capacité à nous y habituer.
Nous déplaçons sans cesse la frontière de ce que nous considérons encore comme normal. 30 degrés ? Autrefois canicule. Aujourd’hui agréable. 38 degrés ? Pénible. 42 degrés ? ‘ça arrive’. Et un jour nous discuterons sérieusement pour savoir si 46 degrés sont vraiment extraordinaires.
On peut s’habituer à beaucoup de choses. Aux embouteillages. À l’inflation. Aux crises politiques.
Mais doit-on vraiment s’habituer au fait que l’été se transforme en situation de catastrophe ?
Un pays ne perd pas sa qualité de vie seulement lorsque des gens doivent fuir. Cela commence bien plus tôt : quand les enfants ne peuvent plus jouer dehors, quand les personnes âgées ne quittent pas leur logement pendant la journée, quand les feux d’artifice doivent être annulés parce que le ciel lui-même est devenu une mèche allumée.
Peut-être la question décisive n’est-elle donc pas à partir de quand un pays n’est plus vivable.
Mais pourquoi mettons-nous tant de temps à reconnaître que la qualité de vie signifie bien plus que la croissance économique, la climatisation et l’espoir que l’année prochaine ira mieux.
Car l’espoir ne remplace pas la politique. Et le sarcasme ne rafraîchit pas les villes.
Un commentaire de C. Hatty