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Nachrichten.fr · May 22, 2026

« Il ne faut pas embêter les Français » — comment Paris prépare le pays à une ère de crises permanentes

La phrase semble anodine, presque populaire. « Il ne faut pas emmerder les Français » — il ne faut pas charger les Français davantage. C’est le Premier ministre Sébastien Lecornu qui l’a dite lors de la présentation de nouvelles aides contre la hausse des prix de l’énergie suite à l’escalade au Moyen-Orient. Mais c’est précisément dans sa simplicité démonstrative que cette phrase révèle un changement politique remarquable en France.

Car Paris commence visiblement à ne plus préparer la population à une crise passagère, mais à un état d’exception permanent.

Le gouvernement français parle désormais avec une sobriété sur les risques géopolitiques qui aurait été inhabituelle il y a quelques années. Lecornu a déclaré ouvertement que le conflit au Moyen-Orient « durerait sous une forme ou une autre ». Même dans des conditions favorables, on ne s’attend à une certaine stabilisation de la situation qu’en automne. Parallèlement, le gouvernement met en garde contre des scénarios qui étaient jusqu’ici discutés surtout dans des think tanks de sécurité : attaques sur des infrastructures pétrolières, interruptions des routes commerciales maritimes, possibles blocages du détroit d’Hormuz ou de Bab al-Mandab.

Cela modifie fondamentalement le ton politique en France. Le gouvernement ne cherche plus à dissimuler rhétoriquement l’incertitude. Il l’intègre de plus en plus dans la communication institutionnelle.

Le nouveau langage de la crise permanente

La véritable signification de la phrase de Lecornu réside donc moins dans son contenu que dans son sous-texte politique.

« Ne pas embêter les Français » signifie dans ce contexte non seulement une considération sociale. C’est la reconnaissance implicite d’une vulnérabilité politique : l’État français sait à quelle vitesse une pression économique peut se transformer en révolte ouverte.

Le souvenir des manifestations des Gilets jaunes en 2018 est central à cet égard. Peu d’autres événements ont tant ébranlé l’élite française. Le mouvement a initialement été déclenché par une augmentation relativement limitée de la taxe sur les carburants. Mais en quelques semaines, cela a dégénéré en une vague nationale de protestation contre la perte de pouvoir d’achat, les inégalités sociales et la direction technocratique perçue comme arrogante d’Emmanuel Macron.

Depuis, une doctrine stratégique s’est consolidée à l’Élysée : les prix de l’énergie ne sont plus une question purement économique. C’est une question de stabilité intérieure.

C’est exactement pour cela que Lecornu refuse une baisse générale des taxes sur les carburants. De telles mesures seraient populaires à court terme, mais difficilement contrôlables à long terme sur le plan fiscal. Le gouvernement mise plutôt sur des compensations ciblées pour les groupes particulièrement exposés : les navetteurs, le personnel soignant, les agriculteurs, les compagnies de taxi ou les entreprises de logistique.

C’est politiquement très révélateur. L’État français ne cherche plus à amortir complètement les crises. Il cherche plutôt à limiter leur potentiel explosif social.

La France découvre la logique de l’économie de crise

Une transformation plus profonde de la philosophie étatique française se manifeste ici.

Pendant des décennies, le modèle social français reposait sur une promesse implicite : l’État protège la population des dures réalités des marchés mondiaux. Qu’il s’agisse de crise financière, de pandémie ou de choc des prix de l’énergie — Paris réagissait traditionnellement par des interventions massives, des plafonnements des prix, des subventions ou par un endettement public.

Lors de la crise énergétique provoquée par l’attaque russe contre l’Ukraine, cette logique a atteint un sommet provisoire. La France a administrativement plafonné les prix de l’électricité et du gaz et absorbé des coûts de plusieurs milliards par le budget public. La dette publique a continué de croître ; elle dépasse désormais nettement 110 % du PIB.

Mais les marges de manœuvre se réduisent. La combinaison de taux d’intérêt élevés, d’une croissance faible, de dépenses croissantes en défense et de déficits structurels contraint Paris à faire des arbitrages de plus en plus fréquents. Le gouvernement ne peut plus neutraliser complètement chaque crise.

C’est pourquoi une nouvelle forme de politique de crise française émerge désormais : un allègement sélectif plutôt qu’une protection universelle.

Cette évolution n’est pas limitée à la France. Une tendance similaire se observe dans toute l’Europe. Les États cherchent à gérer administrativement les charges permanentes plutôt qu’à les compenser intégralement. Mais en France, cette stratégie a une particularité politique aiguë, car les attentes sociales vis-à-vis de l’État y sont traditionnellement plus élevées que dans beaucoup d’autres pays européens.

Le réalisme géopolitique fait son retour

Il est également remarquable de constater la nouvelle franchise avec laquelle les représentants du gouvernement français abordent les risques géopolitiques.

Il y a encore quelques années, l’idée dominante en Europe était que l’intégration économique mondiale agit finalement comme un facteur stabilisateur. L’énergie était principalement perçue comme une question de marché, non comme une vulnérabilité géopolitique. Cette hypothèse s’est effondrée avec la guerre en Ukraine.

À présent, le conflit au Moyen-Orient renforce à nouveau l’incertitude. La France adresse implicitement à sa population le message suivant : l’ère de la mondialisation calculable est terminée.

Les propos de Lecornu s’inscrivent donc dans un schéma stratégique plus global. L’Europe se prépare mentalement à un monde où les chaînes d’approvisionnement deviendront plus fragiles, où l’énergie restera chère et où les chocs géopolitiques seront plus fréquents.

Un deuxième facteur vient s’ajouter : le réarmement sur le plan de la sécurité. La France prévoit d’investir massivement dans la défense, la production d’armements et les infrastructures stratégiques. Le président Macron évoque depuis des années « l’autonomie stratégique » de l’Europe. Cette orientation reçoit une légitimité supplémentaire grâce aux crises actuelles.

Mais le réarmement, la sécurité énergétique et la résilience industrielle coûtent cher. Très cher. Le défi politique est donc de rendre cette transformation socialement acceptable.

La psychologie de l’adaptation

C’est précisément ici que la phrase de Lecornu remplit sa véritable fonction.

Le gouvernement cherche à emprunter une voie étroite : il doit préparer la population à des temps plus difficiles sans susciter d’alarmisme. Il doit transmettre un sérieux sans provoquer de panique. Et il doit expliquer pourquoi l’État ne pourra bientôt plus compenser intégralement chaque charge.

Cela explique le ton technocratique marqué de la communication gouvernementale. La crise n’est pas dramatisée, elle est gérée. On parle d’aides ciblées, de répartition des charges, de résilience et d’adaptation.

Il en découle un message pédagogique silencieux : les citoyens doivent apprendre à accepter l’incertitude comme un état normal.

C’est politiquement risqué. Car la France reste un pays avec une forte culture de la contestation et une méfiance profonde envers les élites. Toute perception d’injustice sociale peut devenir rapidement explosive. En même temps, le gouvernement semble convaincu qu’un retour à l’illusion ancienne de stabilité n’est plus possible.

Le véritable message n’est donc pas : « L’État vous protège de la crise. »

Mais : l’État cherche à garder la société sous contrôle à travers une époque de crises permanentes.

C’est une différence fondamentale — et peut-être la véritable rupture politique de ce moment.

P.T.