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Nachrichten.fr · June 20, 2026

La désobéissance qui sauva la France

Le 18 juin 1940 est aujourd’hui considéré comme la date de naissance de la Résistance française. Peu d’événements sont aussi profondément ancrés dans la mémoire nationale française que l’appel de Charles de Gaulle depuis l’exil londonien. Chaque année, il est commémoré, les écoles l’enseignent comme un tournant de l’histoire française, et la future Cinquième République en fait l’un de ses mythes fondateurs centraux.

Cependant, derrière la force symbolique de « l’Appel du 18 juin » se cache un paradoxe historique souvent relégué au second plan : lorsque Charles de Gaulle prit la parole devant le micro de la BBC, il agissait contre les directives du gouvernement français alors légitime. Du point de vue de la loi en vigueur, son action constituait une forme de désobéissance. Du point de vue des générations futures, c’est précisément cette désobéissance qui devint un acte de sauvetage national.

La France au bord du gouffre

En juin 1940, la France traversait l’une des crises les plus graves de son histoire. La campagne d’Ouest allemande avait brisé les lignes de défense françaises en quelques semaines seulement. La Wehrmacht avançait rapidement, Paris fut abandonnée, et des millions de personnes fuyaient.

Le 16 juin, le maréchal Philippe Pétain, héros de Verdun durant la Première Guerre mondiale, prit les rênes du gouvernement. Dès le lendemain, il déclara à la radio qu’il fallait « cesser le combat ». Le gouvernement choisit alors de négocier un armistice avec le Reich allemand.

Pour beaucoup de Français, cette décision paraissait alors inévitable. La défaite militaire semblait totale. L’alternative aurait été de poursuivre la guerre depuis l’Afrique du Nord – une option que seuls quelques décideurs politiques et militaires prirent vraiment en considération.

Un général sans base de pouvoir

Charles de Gaulle n’était en aucun cas la figure nationale de leadership que les générations suivantes allaient percevoir. Âgé alors de 49 ans, il venait tout juste d’être promu général de brigade à titre temporaire. De plus, il occupait depuis quelques jours seulement le poste de sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale.

Politiquement, il ne disposait d’aucune légitimité démocratique. Il n’était ni chef du gouvernement ni commandant en chef. Il ne commandait aucune force militaire importante et ne représentait aucun mouvement politique établi.

Son influence reposait surtout sur ses convictions stratégiques. Avant la guerre, il avait plaidé pour une modernisation des forces armées et pour un usage accru des unités blindées. Nombre de ses avertissements avaient été ignorés par la hiérarchie militaire.

Au moment de la défaite, de Gaulle fut donc non seulement un opposant à la capitulation, mais aussi un critique de l’élite politique et militaire qui avait conduit la France à la catastrophe.

Le voyage vers Londres

Le 17 juin 1940, de Gaulle quitta Bordeaux à bord d’un avion britannique en direction de Londres. Ce geste n’était pas évident.

Le gouvernement français s’était clairement engagé sur la voie de l’armistice. De Gaulle choisit délibérément de s’écarter de cette ligne politique. Bien qu’officiellement encore membre du gouvernement, il refusa d’obéir à cette décision centrale.

Sur le plan juridique, il évoluait dans une zone grise. Politiquement, son acte signifiait un défi ouvert à l’autorité de l’État.

À Londres, il trouva un allié crucial : le Premier ministre britannique Winston Churchill. Ce dernier reconnut rapidement la valeur politique et de propagande d’un représentant français souhaitant poursuivre le combat contre l’Allemagne. Churchill permit à de Gaulle d’accéder à la BBC, s’adressant ainsi à un public qu’il ne pouvait plus atteindre en France.

Un discours contre la politique officielle

Le soir du 18 juin, de Gaulle s’adressa aux Français via la BBC.

Son message était simple et en même temps révolutionnaire : la France avait perdu une bataille, mais pas la guerre. La puissance industrielle de l’Empire britannique et les ressources économiques des États-Unis allaient finalement décider du combat. Il fallait donc poursuivre la résistance.

De Gaulle appelait officiers, soldats, ingénieurs et ouvriers qualifiés à rejoindre la Grande-Bretagne pour continuer la guerre aux côtés des Alliés.

Cette déclaration n’était pas autorisée. Elle contredisait directement la politique officielle du gouvernement français. Alors que Pétain préparait l’armistice, de Gaulle déclarait de facto que la France devait continuer le combat.

Cela créa un conflit fondamental entre légalité et légitimité.

Le traître de 1940

Du point de vue des autorités françaises de l’époque, de Gaulle n’était pas un héros, mais un rebelle.

Après la conclusion de l’armistice, un nouveau régime dirigé par Pétain s’installa à Vichy. Ce régime considérait les activités de de Gaulle comme une trahison envers l’État et l’armée.

Le 2 août 1940, un tribunal militaire condamna le général par contumace à la peine de mort. Les accusations incluaient notamment la désertion, la haute trahison et la mise en danger de la sécurité extérieure de l’État.

Cette décision illustre l’incertitude de la situation historique à cette époque. Aujourd’hui, le parcours de de Gaulle apparaît presque inévitable. Les contemporains avaient souvent une vision différente. Nombre de Français soutenaient initialement Pétain, dont le prestige de héros de guerre était immense. L’issue ultérieure de la guerre n’était nullement prévisible à l’été 1940.

De Gaulle agissait donc non pas sur la base d’un succès assuré, mais dans des conditions de risques politiques et personnels considérables.

La question d’une légitimité supérieure

Le cœur du débat historique réside encore aujourd’hui dans la question de la primauté d’une forme de légitimité sur une autre.

Le gouvernement de Pétain avait été légalement constitué. Il possédait une continuité institutionnelle et l’autorité étatique. De Gaulle, en revanche, agissait sans mandat et contre les décisions du gouvernement.

Sa défense reposait sur une conception différente de la légitimité politique. Pour lui, la France était plus que son gouvernement actuel. Un État qui capitule devant l’ennemi et se soumet à ses exigences politiques peut certes exister légalement, mais il perd sa légitimité morale et nationale.

Dans cette perspective, ce n’était pas Vichy qui représentait la véritable continuité de la France, mais la « France libre », les Forces françaises libres et la poursuite du combat aux côtés des Alliés.

Après la libération de la France, cette interprétation devint la doctrine officielle de l’État. La République déclara que la continuité légitime de l’État français ne s’était pas incarnée à Vichy, mais dans le mouvement de la France libre.

La naissance d’un mythe national

Un autre constat historique, longtemps peu remarqué, vient s’ajouter à cela : l’appel célèbre du 18 juin ne fut en réalité entendu en direct que par peu de Français.

La portée de la BBC était limitée, beaucoup n’avaient pas accès aux émissions, et les événements dramatiques de ces journées éclipsèrent l’impact du discours. Le texte aujourd’hui connu ne correspond d’ailleurs pas entièrement à l’allocution radiophonique d’origine, mais fut publié plus tard dans la presse et amplifié symboliquement dans l’après-guerre.

Le mythe ne naquit donc pas en une seule soirée. Il se développa progressivement tout au long de la guerre et prit sa véritable signification après 1945.

C’est précisément là que réside sa signification historique. L’appel du 18 juin montre que la légitimité politique ne coïncide pas toujours avec la légalité formelle. De Gaulle s’opposa aux ordres des autorités établies parce qu’il était convaincu qu’ils ne servaient plus les intérêts de la France. Que l’Histoire lui ait donné raison paraît aujourd’hui évident. À l’été 1940, ce n’était pas le cas.

Le futur fondateur de l’État n’agissait alors pas en héros national incontesté, mais en officier isolé prêt à défier le gouvernement de son pays. L’acte fondateur de la France moderne fut ainsi en même temps un acte de désobéissance – un exemple rare montrant comment la violation de l’autorité établie peut rétrospectivement devenir la plus haute forme de loyauté politique.

Auteur : P. Tiko