Retour

Nachrichten.fr · May 24, 2026

L’éclat sérieux de Cannes

Cette année, une autre atmosphère régnait sur la Croisette. Moins de crépitements de champagne, moins de glamour calculé, moins de cette vieille magie de Cannes où les stars descendent de limousines noires et les photographes mitraillent comme une rafale de mitrailleuse. À la place, le 79e Festival de Cannes apparaissait souvent comme une grande réflexion sur un monde déréglé.

Et au cœur de tout cela : Cristian Mungiu.

Le réalisateur roumain a reçu la Palme d’Or pour son film Fjord — pour la deuxième fois après son triomphe en 2007 avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours. Un moment qui n’écrivait pas seulement l’histoire du cinéma, mais qui correspondait aussi étonnamment bien à ce festival étrange. Car le cinéma de Mungiu ne s’intéresse jamais à des vérités simples. Ses personnages trébuchent dans des zones morales floues, à travers des tensions sociales et des champs de mines idéologiques. C’est précisément là où semble se trouver l’Europe aujourd’hui.

Fjord raconte l’histoire d’une famille roumano-norvégienne, strictement religieuse, isolée et intérieurement tendue. Lorsque les services de protection de l’enfance norvégiens interviennent, un conflit éclate qui dépasse largement les questions familiales. Qui protège réellement qui ? Où la prise en charge se termine-t-elle et où commence la tutelle culturelle ?

Mungiu met en scène ces questions avec cette précision silencieuse qui est sa marque de fabrique. Pas de grandes explosions. Pas de marteau moral. À la place, des regards, des silences, de petits gestes — comme des fissures dans la glace d’un fjord, qui semblent d’abord anodines mais déplacent soudain des paysages entiers.

Le public de Cannes a réagi presque avec révérence. On sentait pendant la projection ce rare silence de festival où personne ne tousse, ne chuchote, ne regarde son téléphone. Le cinéma comme expérience collective de concentration. Existe-t-il encore beaucoup d’endroits pour cela aujourd’hui ?

La cérémonie de remise des prix a d’ailleurs ressemblé à un miroir de l’époque. De nombreux films abordaient la guerre, l’identité, la migration ou la violence politique. Presque un film sur deux en compétition semblait traversé par une profonde nervosité sociale. Le cinéma ne détourne pas le regard actuellement. Il creuse.

Cela s’est particulièrement manifesté avec le réalisateur russe Andrey Zvyagintsev. Lorsqu’il a reçu le Grand Prix pour Minotaure, il a lancé un appel ouvert à Vladimir Poutine, demandant la fin de la guerre en Ukraine. Pendant un instant, la salle n’a plus ressemblé à un palais de festival, mais à un forum politique. Certains applaudissaient hésitants, d’autres immédiatement. Quelques-uns se sont levés.

Cannes rappelait soudain ces décennies où les festivals de cinéma étaient encore considérés comme des zones de combat intellectuel — un peu chaotiques, un peu mégalomanes, mais plein de conviction.

Les autres prix s’inscrivaient aussi dans cette dynamique. Valeska Grisebach a reçu le Prix du Jury pour The Dreamed Adventure. Son film sur la migration et la criminalité aux frontières extérieures de l’Europe raconte des personnes qui n’appartiennent vraiment nulle part. Les prix de la mise en scène ont été partagés entre Paweł Pawlikowski et le duo espagnol Los Javis. Même pour les prix d’interprétation, le jury a misé sur la communauté plutôt que sur le culte classique des stars.

On avait presque l’impression que Cannes voulait consciemment relativiser le principe du génie solitaire. Loin du mythe du réalisateur tout-puissant, vers l’ensemble, le récit collectif. Peut-être aussi un signe des temps.

Bien sûr, il y a eu les moments iconiques : Barbra Streisand sur le tapis rouge, Peter Jackson avec une barbe légèrement ébouriffée, les flashs sur la Croisette. Mais même ces scènes portaient cette fois une teinte mélancolique. Comme si le festival sentait que le monde à l’extérieur de la salle est devenu plus bruyant que n’importe quel tapis rouge.

Et c’est précisément pourquoi la victoire de Mungiu paraît si logique.

Car Fjord ne propose pas de réponses simples. Le film refuse obstinément de présenter des coupables et des victimes clairs. Il montre plutôt les démocraties modernes comme des structures fragiles pleines de contradictions. La tolérance bascule dans la suffisance. La protection se transforme en contrôle. La liberté entre en collision avec des attentes morales.

Cela peut sembler théorique, mais chez Mungiu cela paraît terriblement concret.

Une scène reste particulièrement gravée : un fonctionnaire norvégien assis en silence à la table de la cuisine de la famille, tandis que la pluie verglaçante frappe les vitres. Personne ne crie. Personne ne s’emporte. Pourtant, dans ce silence, il y a plus de menace que dans bien des films d’action. Ce sont précisément ces moments que seul un grand cinéma d’auteur peut générer.

Peut-être cela explique-t-il le succès de Fjord. Le film ne parle pas seulement de la Norvège ou de la Roumanie. Il parle d’une Europe qui ne se comprend plus tout à fait elle-même. De sociétés qui parlent constamment des valeurs tout en oubliant souvent à quel point les êtres humains sont compliqués.

C’est pourquoi Cannes a montré cette année moins d’évasion que de nostalgie — un désir d’orientation, d’empathie, d’un langage au-delà des tranchées idéologiques.

Le cinéma peut-il vraiment remplir ce rôle ?

Peut-être pas seul. Mais pendant quelques heures, dans la salle obscure, il réussit quelque chose que le débat politique peine souvent à atteindre : il oblige les gens à vraiment regarder les autres.

Un article de M. Legrand