Le 25 juin, le président français Emmanuel Macron et la Première ministre italienne Giorgia Meloni se rencontrent à Antibes pour leur premier sommet bilatéral officiel. Cette rencontre marque une étape important dans les relations entre Paris et Rome, qui ont été ces dernières années marquées à la fois par des tensions et par une rapprochement stratégique croissant. Pour les deux gouvernements, l’enjeu dépasse largement la simple gestion d’une bonne coexistence : il s’agit du rôle de l’Europe du Sud au sein de l’Union européenne et de la réponse commune aux grands défis contemporains.
Du conflit à la coopération pragmatique
Lorsque Giorgia Meloni a pris les rênes du gouvernement à Rome à l’automne 2022, les relations avec la France étaient d’abord perçues comme tendues. Les différences de position étaient particulièrement visibles dans la politique migratoire. Les différends autour de l’accueil des migrants en Méditerranée, les contrôles aux frontières et la répartition des demandeurs d’asile ont à plusieurs reprises provoqué des tensions diplomatiques.
Sur les questions européennes également, les deux gouvernements n’étaient pas toujours alignés. Alors que Macron plaide depuis des années pour une intégration européenne renforcée et un développement des institutions communes, Meloni défend une position davantage axée sur la souveraineté nationale. S’y sont ajoutées des divergences sur certains projets industriels et économiques, notamment dans les domaines de l’énergie, des infrastructures et des participations stratégiques dans les entreprises.
Cependant, la relation s’est nettement détendue ces derniers mois. Les deux parties reconnaissent de plus en plus que les défis géopolitiques auxquels l’Europe fait face exigent une coopération plus étroite. Les guerres dans les voisins européens, les incertitudes sur les marchés mondiaux de l’énergie ainsi que la concurrence accrue entre les États-Unis et la Chine génèrent des intérêts communs conduisant la France et l’Italie à poursuivre souvent les mêmes objectifs.
La migration reste le dossier central
Un des sujets majeurs du sommet devrait être la politique migratoire européenne. La France et l’Italie font partie des pays les plus touchés par les flux migratoires en provenance de la Méditerranée. Si l’Italie est considérée comme le principal pays d’arrivée, la France est régulièrement confrontée aux conséquences des mouvements migratoires secondaires à l’intérieur de l’Europe.
Pour Rome, la priorité est le renforcement de la sécurité aux frontières extérieures de l’UE. Paris, pour sa part, appelle à une meilleure coordination européenne et à une répartition plus équitable des responsabilités entre les États membres. Malgré des priorités différentes, les deux gouvernements partagent désormais l’objectif de rendre la politique européenne d’asile et de migration plus efficace.
La mise en œuvre du récent pacte européen sur la migration devrait donc être au cœur des discussions. Les deux pays ont intérêt à réduire les pressions sur les États riverains de la Méditerranée tout en garantissant la stabilité politique à l’intérieur de l’Union européenne.
La sécurité et la défense au centre des préoccupations
Un autre sujet majeur est la politique européenne de sécurité et de défense. La France est traditionnellement l’un des plus forts défenseurs d’une autonomie européenne accrue en matière de défense. L’Italie soutient globalement une coopération renforcée, tout en accordant une grande importance à l’intégration avec l’OTAN.
La guerre d’agression russe contre l’Ukraine a durablement modifié les priorités en matière de sécurité en Europe. Paris et Rome considèrent tous deux la nécessité de renforcer les capacités défensives européennes et d’approfondir la coopération en matière d’armement au sein de l’UE.
Par ailleurs, la sécurité en Méditerranée prend une importance croissante. L’instabilité en Afrique du Nord, les conflits au Moyen-Orient ainsi que la concurrence des puissances extérieures dans la région affectent directement les deux pays. La France et l’Italie disposent d’intérêts économiques et stratégiques importants en Méditerranée et ont donc besoin d’une politique étroitement coordonnée.
Compétitivité économique : une préoccupation commune
Les questions économiques devraient également tenir une place centrale à Antibes. La France et l’Italie comptent parmi les plus grandes économies de l’Union européenne et font face à des défis similaires : endettement public élevé, faible croissance de la productivité et pression croissante de la concurrence internationale.
Les programmes industriels américains et les investissements publics massifs de la Chine suscitent en Europe des débats sur l’avenir de la compétitivité européenne. Macron comme Meloni ont à plusieurs reprises appelé à une politique industrielle européenne plus active.
Il s’agit notamment de promouvoir les technologies stratégiques, de sécuriser les chaînes d’approvisionnement critiques et de renforcer la base productive européenne. Sur ces questions, les positions de Paris et de Rome se sont rapprochées de manière significative ces derniers temps.
Antibes, symbole de la proximité européenne
Le choix du lieu de la rencontre revêt une symbolique particulière. Antibes, située sur la Côte d’Azur près de la frontière italienne, est depuis des siècles un symbole des liens culturels et économiques étroits entre les deux pays. Les régions bordant la Méditerranée occidentale sont reliées par le commerce, le tourisme, les projets d’infrastructure et des liens familiaux forts.
Dans un contexte d’insécurité géopolitique croissante, cette coopération régionale prend une importance accrue. Les projets transfrontaliers de transports, les infrastructures énergétiques et les coopérations économiques figurent depuis des années parmi les éléments clés des relations franco-italiennes.
Cette rencontre vise donc non seulement à renforcer la coopération entre gouvernements, mais aussi à souligner l’importance du partenariat méditerranéen au sein de l’Europe.
Le sommet à Antibes est plus qu’un simple rendez-vous diplomatique. Il signale la volonté politique de deux États-clés de l’Union européenne de dépasser leurs différends pour mettre davantage en avant leurs intérêts communs. Bien que certaines divergences importantes demeurent, notamment sur les questions migratoires et européennes, les défis stratégiques actuels — de la sécurité à l’approvisionnement énergétique en passant par la compétitivité économique — exercent une pression croissante vers la coopération.
Pour Macron et Meloni, ce sommet représente une opportunité de poser leur relation sur des bases plus solides. Si elle réussit, l’axe franco-italien pourrait devenir un centre de pouvoir important au sein de l’Union européenne et conférer un poids politique renouvelé aux intérêts de l’Europe du Sud.
Auteur : Andreas M. Brucker