Les relations franco-algériennes ont connu une volatilité inhabituelle ces dernières années. Rarement une autre relation bilatérale en Méditerranée oscille autant entre proximité historique, nécessité stratégique et confrontation politique ouverte. La décision des deux États du 18 mai 2026 de reprendre la coopération judiciaire après environ deux ans de blocage de fait est donc plus qu’un acte administratif technique. Elle marque la tentative d’éviter un naufrage diplomatique total – sans toutefois résoudre les conflits politiques fondamentaux.
Lors de sa visite à Alger, le ministre français de la Justice Gérald Darmanin a parlé, conjointement avec son homologue algérien Lotfi Boudjemaa, d’une « reprise concrète » de la coopération opérationnelle. Derrière cette formule sobre se cache un dossier sensible. Il concerne les enquêtes sur la criminalité organisée, les questions de coopération pénitentiaire, les procédures d’entraide judiciaire ainsi que les procédures concernant les « biens mal acquis », c’est-à-dire les patrimoines présumés acquis illégalement par des élites étrangères.
Mais surtout, une affaire vient assombrir ce rapprochement : celle du journaliste français Christophe Gleizes, condamné en Algérie à sept ans de prison pour prétendue « apologie du terrorisme ». À Paris, le procès est considéré comme politiquement motivé ; à Alger, il est défendu comme un acte d’expression de la souveraineté nationale.
Une relation sous stress permanent
La crise entre la France et l’Algérie s’est progressivement aggravée depuis 2024. L’un des déclencheurs fut notamment le changement de position française sur la question du Sahara occidental. Paris avait exprimé plus clairement son soutien au plan d’autonomie marocain – un pas perçu à Alger comme une provocation stratégique. Depuis des décennies, l’Algérie considère le Front Polisario comme le représentant légitime du mouvement sahraoui indépendantiste et est très critique vis-à-vis du contrôle marocain sur le Sahara occidental.
À cela s’ajoutèrent les expulsions réciproques de diplomates, des restrictions dans les procédures de visa et un dialogue politique quasi gelé. Le plus lourd fut toutefois la suspension des coopérations pratiques entre autorités judiciaires. Les demandes d’enquête restaient sans réponse, les procédures d’extradition piétinaient, et les échanges d’informations ne se faisaient plus de manière systématique.
Cela posait à chaque pays un problème dépassant la simple politique symbolique. Malgré toutes les tensions, la France et l’Algérie demeurent étroitement liées sur le plan de la sécurité. Des millions de personnes vivent avec des liens familiaux ou économiques des deux côtés de la Méditerranée. Les réseaux criminels opèrent à l’échelle transnationale ; le blanchiment d’argent, la traite des êtres humains, les routes de la drogue et les milieux islamistes ne peuvent être contrôlés par des tensions diplomatiques.
C’est précisément pourquoi la reprise de la coopération a un caractère très pragmatique. Ni Paris ni Alger ne peuvent se permettre à long terme de suspendre totalement la communication de leurs appareils judiciaires et sécuritaires.
Les limites de la détente
On ne peut néanmoins guère parler d’une véritable réconciliation. La méfiance mutuelle reste profonde. En France, la polarisation politique vis-à-vis de l’Algérie s’est accrue ces dernières années. Les forces de droite et conservatrices reprochent régulièrement à Alger son manque de coopération pour le retour des ressortissants algériens en situation irrégulière. Dans le même temps, l’histoire coloniale est toujours un foyer perpétuel de conflit. Les questions de responsabilité historique, de politique mémorielle et de réparation reviennent avec une régularité remarquable à l’agenda diplomatique.
En Algérie aussi, la France est un sujet extrêmement sensible sur le plan intérieur. Une partie de l’establishment politique continue d’exploiter les récits anticoloniaux à des fins de mobilisation intérieure. La France sert souvent de bouc émissaire pour des tensions sociales et des frustrations économiques. Tout rapprochement avec Paris est donc soigneusement pesé afin de ne pas être perçu comme une faiblesse politique.
La reprise actuelle de la coopération judiciaire obéit donc moins à une nouvelle base de confiance politique qu’à une logique de nécessité fonctionnelle. Les deux gouvernements tentent de découpler la coopération opérationnelle des conflits idéologiques et historiques. Reste à voir si cela pourra durer.
Christophe Gleizes, cas test politique
Cette ambivalence se manifeste particulièrement nettement dans le cas de Christophe Gleizes. Pour la France, le journaliste n’est plus seulement un cas consulaire isolé. Sa condamnation devient de plus en plus un symbole des limites de la détente annoncée.
Paris ne sera guère disposé à légitimer politiquement le rapprochement sans progrès dans ce dossier. En même temps, Alger aura peu d’intérêt à céder sous pression française. Les régimes autoritaires réagissent en effet très fortement aux tentatives d’ingérence extérieure dans les affaires judiciaires, car elles touchent directement à la souveraineté étatique.
Le cas prend donc une dimension stratégique. Si dans les mois à venir des facilités consulaires, une atténuation de la détention ou même une résolution par des voies humanitaires surviennent, cela pourrait être interprété comme un signe d’une détente sérieuse. En revanche, si Gleizes reste en prison et que l’attention médiatique en France s’accentue, le rapprochement actuel risque de s’éroder rapidement.
Les intérêts sécuritaires dominent
Malgré toutes les tensions politiques, des raisons géopolitiques importantes plaident en faveur d’une stabilisation limitée des relations. L’Algérie demeure un acteur central pour la France en Afrique du Nord et dans la zone sahélienne. Après les bouleversements politiques au Mali, au Niger et au Burkina Faso, Paris y a fortement perdu de l’influence. Parallèlement, la présence de la Russie, de la Chine et des puissances régionales s’accroît.
Alger cherche quant à lui des marges de manœuvre en politique étrangère dans un ordre mondial de plus en plus multipolaire. Le pays tente de renforcer son rôle de médiateur régional et d’utiliser stratégiquement ses exportations d’énergie. L’Europe reste un partenaire indispensable pour cela – notamment compte tenu des efforts européens visant à diversifier leur politique énergétique.
Il y a aussi la question migratoire. La France a besoin de coopération pour les retours et les procédures consulaires ; l’Algérie est pour sa part intéressée par des facilités de visa et une coopération économique. La coopération judiciaire fait donc partie d’un plus grand échange politique où sécurité, migration, énergie et diplomatie sont liés.
Pragmatisme plutôt que confiance
La véritable importance du développement récent réside donc moins dans le geste symbolique que dans sa robustesse pratique. L’essentiel sera de savoir si la coopération annoncée fonctionne réellement : les demandes d’entraide judiciaire seront-elles traitées ? De nouvelles enquêtes conjointes auront-elles lieu ? Les canaux d’information entre parquets et agences de sécurité fonctionneront-ils de nouveau de manière fiable ? Les extraditions ou transferts de détenus seront-ils mis en œuvre ?
Ce sont sur ces mécanismes concrets qu’on verra si les relations entre Paris et Alger entrent dans une phase plus stable ou connaissent seulement une nouvelle pause tactique. L’histoire des deux États est riche en redémarrages diplomatiques qui ont peu de mois plus tard abouti à nouveau à la méfiance et à la confrontation.
Le moment actuel indique donc avant tout une constatation lucide : même des États profondément marqués ne peuvent se permettre, dans un ordre sécuritaire connecté, de rester durablement sans coopération judiciaire fonctionnelle. Le pragmatisme ne remplace cependant pas la confiance. Et c’est là que réside la fragilité structurelle des relations franco-algériennes.