Après des années durant lesquelles les relations entre l’Allemagne et la France ont été marquées à plusieurs reprises par des divergences politiques, le sommet d’aujourd’hui entre le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron doit ouvrir un nouveau chapitre de coopération. Avec un Conseil des ministres commun en Rhénanie, les deux gouvernements entendent redynamiser le moteur franco-allemand de l’Union européenne et envoyer un signal en faveur d’une plus grande unité dans un monde de plus en plus marqué par l’incertitude géopolitique.
Les attentes à l’égard de cette rencontre sont élevées. Alors que l’Europe est confrontée à des défis en matière de sécurité, d’économie et de technologie, la prise de conscience grandit à Berlin comme à Paris que nombre de ces tâches ne peuvent être accomplies qu’ensemble. Le sommet doit donc être bien plus qu’une rencontre symbolique entre deux Etats voisins : il se veut un exercice de positionnement stratégique pour l’avenir de l’Europe.
Un lieu historique porteur d’un message politique
Dès la veille au soir, Friedrich Merz et Emmanuel Macron se sont retrouvés au château de Bensberg, près de Cologne, pour un échange confidentiel. Vendredi, le programme officiel débutera par une réunion du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité sur la base aérienne de Nörvenich. Des ministres et secrétaires d’Etat de dix portefeuilles des deux gouvernements se réuniront ensuite au château d’Augustusburg, à Brühl, pour le Conseil des ministres franco-allemand.
Le choix du lieu de réunion est délibéré. C’est à Brühl que le président français Charles de Gaulle a proposé en 1962 au chancelier allemand Konrad Adenauer le traité de l’Elysée, signé un an plus tard et considéré encore aujourd’hui comme la pierre angulaire du partenariat franco-allemand moderne. En cette période de tensions internationales croissantes, les deux gouvernements se rattachent délibérément à cet héritage historique.
La politique de sécurité comme priorité commune
Les discussions porteront principalement sur la politique européenne de sécurité et de défense. La guerre d’agression russe contre l’Ukraine, les tensions persistantes avec Moscou ainsi que les incertitudes quant au rôle à long terme des Etats-Unis en Europe ont profondément modifié les priorités stratégiques des deux pays.
L’Allemagne et la France veulent donc approfondir considérablement leur coopération militaire. Cela comprend une coordination plus étroite de leurs forces armées, des exercices aériens conjoints ainsi qu’une coopération renforcée dans le domaine de la planification stratégique.
La question de la dissuasion nucléaire fait l’objet d’une attention particulière. La France est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne à disposer de ses propres armes nucléaires. Les deux gouvernements examinent comment la capacité de dissuasion française pourrait à l’avenir être davantage intégrée dans une architecture européenne de sécurité, sans remettre en cause les structures existantes de l’OTAN. Un débat qui, il y a encore quelques années, semblait à peine envisageable sur le plan politique, se retrouve ainsi au centre des discussions.
La coopération en matière d’armement doit devenir plus pragmatique
La coopération entre les industries européennes de l’armement est également à l’examen. Le coûteux Future Combat Air System (FCAS), qui devait donner naissance à un avion de combat européen commun, a été à plusieurs reprises entravé ces dernières années par des conflits d’intérêts industriels et des conceptions politiques divergentes.
Plutôt que de se concentrer exclusivement sur ce projet phare, Berlin et Paris veulent désormais privilégier davantage des projets réalisables. L’accent est notamment mis sur la dite “Combat Cloud”, un réseau numérique de combat qui devra à l’avenir relier avions, drones, satellites et autres systèmes d’armes. Parallèlement, les deux ministères de la Défense travaillent à une nouvelle liste de priorités pour les projets d’armement communs, afin d’éviter les développements en double et de renforcer plus rapidement la capacité de défense de l’Europe.
La souveraineté technologique, un défi économique
Outre la politique de défense, la compétitivité technologique de l’Europe occupe une place importante à l’ordre du jour. L’Allemagne et la France redoutent que l’Europe ne prenne encore davantage de retard technologique dans la concurrence mondiale entre les Etats-Unis et la Chine.
Les deux Etats veulent donc intensifier leur coopération dans les domaines de l’intelligence artificielle, de l’espace, des technologies satellitaires, des semi-conducteurs et des technologies numériques clés. L’objectif est de renforcer la capacité d’innovation européenne, de réduire les dépendances stratégiques et de préserver à long terme la base industrielle du continent.
Les gouvernements se concertent par ailleurs sur la politique énergétique, le développement d’infrastructures communes, le marché intérieur européen ainsi que sur des mesures destinées à améliorer la compétitivité internationale. Face notamment aux prix élevés de l’énergie et aux conflits commerciaux mondiaux grandissants, une coordination plus étroite des politiques économiques entre les deux plus grandes économies de l’Union européenne prend une importance accrue.
Un sommet à la forte portée symbolique
La rencontre revêt également une dimension politique considérable. Pour Emmanuel Macron, il devrait s’agir de l’un de ses derniers Conseils des ministres franco-allemands en tant que président français. Selon la Constitution française, il ne peut pas se représenter à l’élection présidentielle de 2027. Le palais de l’Elysée s’efforce donc de lancer les principaux projets de coopération bilatérale avant la fin de son mandat.
Pour le chancelier Friedrich Merz également, le sommet constitue une étape importante de politique étrangère. Depuis son entrée en fonction, il a souligné à plusieurs reprises que l’Allemagne souhaitait coordonner plus étroitement son rôle moteur au sein de l’Europe avec la France. Le rapprochement avec Paris doit également adresser un signal aux partenaires européens : Berlin mise de nouveau davantage sur la coopération que sur des initiatives nationales isolées.
Le duo dirigeant de l’Europe sous pression pour réussir
Le moteur franco-allemand a été considéré pendant des décennies comme la force motrice décisive de l’intégration européenne. Qu’il s’agisse du marché intérieur, de l’introduction de l’euro ou de la politique étrangère commune, de nombreuses décisions majeures de l’Union européenne n’ont vu le jour qu’à la faveur d’un consensus politique entre Berlin et Paris.
Ces dernières années, ce partenariat a toutefois nettement perdu de son dynamisme. Des positions divergentes en matière de politique énergétique, des désaccords sur les projets d’armement ainsi que des conceptions différentes de la politique industrielle européenne ont régulièrement provoqué des tensions. Dans le même temps, la guerre en Ukraine, le retour de la politique de puissance géopolitique et la concurrence économique des Etats-Unis et de la Chine ont fondamentalement modifié le contexte.
Dans ce contexte, le sommet d’aujourd’hui revêt une importance qui dépasse largement les relations bilatérales. Les deux gouvernements veulent montrer que l’Allemagne et la France restent prêtes à assumer ensemble leurs responsabilités pour l’Europe et à élaborer des réponses stratégiques aux grands défis des prochaines années. Il faudra attendre les prochains mois pour voir si cela se traduira par des avancées politiques concrètes. Mais la rencontre envoie d’ores et déjà le signal que Berlin et Paris renouvellent leur ambition de façonner à nouveau ensemble le développement politique et économique de l’Europe.