Retour

Nachrichten.fr · July 29, 2026

Un coup de tambour de l’histoire : la France restitue un patrimoine colonial à la Côte d’Ivoire

Plus d’un siècle après sa spoliation violente, un symbole central de la culture d’Afrique de l’Ouest retourne sur son lieu d’origine. La France a officiellement restitué le « Tambour parleur » à la Côte d’Ivoire. Ce qui peut, à première vue, sembler être la restitution d’un seul objet de musée est en réalité l’expression d’un profond changement dans la politique mémorielle européenne et participe à une réévaluation des relations entre les anciennes puissances coloniales et les États africains.

Un butin colonial

L’histoire du tambour remonte à l’année 1916. Pendant la Première Guerre mondiale, l’Afrique occidentale française de l’époque était soumise à un contrôle colonial strict. Durant cette période, des expéditions punitives militaires furent menées à plusieurs reprises contre des groupes locaux de résistance qui s’opposaient au recrutement forcé et à l’imposition de taxes. Au cours de l’une de ces opérations, le « Tambour parleur » fut confisqué et transféré en France.

Ces appropriations n’étaient pas des cas isolés, mais une composante systématique de l’exercice du pouvoir colonial. Les objets culturels étaient considérés comme des trophées, des preuves de la supériorité impériale ou des pièces de collection scientifique destinées aux musées ethnologiques. Le tambour ivoirien a finalement rejoint les collections publiques françaises et était conservé jusqu’à récemment au Musée du quai Branly – Jacques Chirac à Paris, une institution qui abrite des dizaines de milliers d’objets provenant d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et d’Amérique.

Pendant des décennies, l’instrument a été présenté comme une pièce de musée, dissociée de son contexte politique et social. Sa fonction originelle de moyen de communication est passée au second plan ; il ne restait qu’un artefact esthétisé dans une vitrine.

Le tambour parlant comme instrument politique

Le « tambour parlant » est toutefois bien plus qu’un instrument de musique. Dans de nombreuses sociétés d’Afrique de l’Ouest, le tambour parlant sert de moyen de communication politique. Grâce à la tension variable des peaux, il est possible de produire différentes hauteurs de son correspondant aux schémas tonals des langues locales. Des messages complexes peuvent ainsi être transmis sur de longues distances : de la convocation à une assemblée à l’avertissement de dangers.

L’exemplaire aujourd’hui restitué provient de la région d’Abidjan et est attribué au groupe ethnique des Ébrié (Atchan). Dans l’ordre précolonial, il jouait un rôle central lors d’occasions officielles. Le son du tambour proclamait les décisions des autorités traditionnelles et symbolisait la légitimité politique. Son appropriation violente ne représentait pas seulement une perte matérielle, mais aussi une intervention délibérée dans l’ordre symbolique de la communauté.

Le retour du tambour est désormais compris à Abidjan comme un acte de reconnaissance historique. Le gouvernement ivoirien parle d’une restauration de la dignité culturelle. Dans un pays qui, depuis l’indépendance en 1960, a connu à plusieurs reprises des crises politiques, des interventions militaires et des guerres civiles, de tels actes symboliques se voient attribuer une importance constitutive pour l’identité.

Le changement de cap de la France dans la politique de restitution

La restitution du tambour n’est pas un fait isolé, mais s’inscrit dans une réorientation plus large de la politique culturelle de la France. Une impulsion décisive a été donnée en 2017 par un discours du président Emmanuel Macron à Ouagadougou. Il y a déclaré que le patrimoine africain ne devait pas rester durablement dans des collections européennes s’il avait été acquis dans des conditions coloniales. Dans un délai de cinq ans, les conditions de restitutions temporaires ou définitives devaient être créées.

Il en a résulté un rapport fondamental, rédigé par l’historienne de l’art Bénédicte Savoy et l’économiste sénégalais Felwine Sarr. Le rapport Sarr-Savoy de 2018 recommandait des restitutions de grande ampleur, à condition qu’il soit prouvé que les objets avaient été spoliés par la contrainte ou la violence. La publication a déclenché un débat intense — non seulement en France, mais dans toute l’Europe —.

Légalement, cependant, la mise en œuvre est complexe. Les collections publiques françaises sont traditionnellement considérées comme « inaliénables », c’est-à-dire non cessibles. Chaque restitution nécessite donc une loi spéciale. Dès 2021, le Parlement a adopté une loi correspondante pour la restitution de 26 œuvres d’art au Bénin. Dans le cas du tambour ivoirien également, une étape législative a été nécessaire.

Symbolisme et questions structurelles

Les critiques reprochent que la pratique française des restitutions reste jusqu’à présent ponctuelle. Étant donné qu’environ 70 000 objets provenant d’Afrique subsaharienne se trouvent rien qu’au musée du quai Branly, la restitution de pièces individuelles paraît davantage symbolique que systémique. En effet, les obstacles administratifs sont considérables, tout comme les coordinations diplomatiques avec les pays d’origine.

Les défenseurs rétorquent que chaque cas individuel crée un précédent. La restitution n’est pas un acte purement logistique, mais touche à des questions de droit de propriété, de responsabilité historique et de coopération internationale. En outre, il ne s’agit pas exclusivement de retours physiques, mais d’une nouvelle forme de collaboration : recherche conjointe sur les provenances, programmes de formation pour les conservateurs, contrats de prêt à long terme.

Pour la Côte d’Ivoire, le « tambour parlant » pourrait constituer un point de départ. D’autres objets liés au contexte ivoirien se trouvent dans des collections françaises. Abidjan a indiqué qu’une recherche systématique était souhaitée : un processus qui exige des compétences diplomatiques et des capacités institutionnelles.

Un nouveau cadre institutionnel à Abidjan

La question du futur lieu de conservation n’est pas anodine. Il est prévu d’exposer le tambour au musée national d’Abidjan, éventuellement au Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire. Il ne doit pas y être présenté simplement comme un artefact historique, mais comme faisant partie d’une culture mémorielle vivante.

Le défi consiste à éviter une nouvelle décontextualisation. Certaines voix plaident pour une plus grande implication des autorités traditionnelles et des communautés locales dans les décisions curatoriales. La restitution ne se limite pas au retour physique ; elle exige également un examen de la question de savoir à qui appartient le patrimoine culturel et qui peut en disposer.

En ce sens, le « Tambour parleur » devient une pierre de touche pour une politique culturelle fondée sur le partenariat. Il oblige à penser, au-delà de la propriété, à la responsabilité.

Le contenu symbolique de cette restitution dépasse les relations bilatérales. Il englobe la question fondamentale de savoir comment les sociétés européennes souhaitent gérer leur héritage colonial. Le débat est loin d’être clos. Il oscille entre des questions juridiques de détail et des considérations morales de principe. Mais à chaque restitution, le cadre normatif se déplace : ce qui a longtemps été considéré comme une partie légitime des collections nationales est réévalué.

Le battement du tambour, qui annonçait autrefois des décisions politiques dans un village ivoirien, résonne aujourd’hui sur la scène internationale. Il rappelle que la violence historique ne disparaît pas dans les archives, mais continue d’agir : dans les institutions, dans les ordres juridiques, dans les conceptions culturelles de soi. La restitution du « Tambour parleur » n’est pas un point final au passé colonial. Elle est plutôt le signe que l’histoire reste négociable — et que la responsabilité politique peut encore être effective plus de cent ans après.

P.T.